Cet an de grâce 1559, au mois d’avril, régnant notre bon roi Henri, deuxième du nom, fils du défunt roi François, frère chéri de ma protectrice Marguerite de Valois - que Dieu ait son âme en Sa sainte garde, après lui avoir pardonné ses faiblesses pour les gens de la religion réformée - je prends mon écritoire comme le désire mon épouse Jeanne à qui je n’ai jamais rien su refuser.
Elle me dit, qu’avant de mourir, je dois relater par le menu, autant que j’en sois capable, l’histoire de mes nobles ancêtres et de la façon dont mon père Jehan fit perdre à notre famille ses privilèges de noblesse à la suite d’inouïs revers de fortune : Jeanne pense que nos fils, de roture comme nous mêmes, ne doivent pas oublier qu’ils sont de très ancienne et noble race normande, de la meilleure : celle du pays de Caux où le Duc Rollon donna de grands fiefs à ses guerriers après que le roi Charles1 l’eut reconnu Duc de Normandie.
Pour ce qui est de ma personne, moi qui n’ai jamais eu beaucoup de goût pour les honneurs - bien qu’ayant vécu proche des plus grands du royaume - je pense qu’il est un peu vain de se prévaloir de ses ancêtres : après tout, ne venons-nous pas tous de la même côte d’Adam ? Mais, comme je l’expliquai à l’instant, je me suis trouvé en situation de pouvoir faire un tel récit et vais l’entreprendre, si tel est le plaisir de Jeanne et avec l’espoir qu’il intéressera nos fils et les fils et petits-fils de nos fils.
Mon père Jehan, qui avait eu une vie très aventureuse, était un excellent conteur et il me souvient qu’aux veillées, après m’avoir donné mes leçons, car il était aussi très bon professeur, il aimait me rappeler les événements importants de son existence et aussi les faits et gestes de son père Colin et de son grand-père Maciot. J’ai gardé fidèle mémoire de ces récits. Mais, la trouvaille que j’ai faite dans un vieux coffre de marin qu’il m’a légué, et qui supporte aujourd’hui mon écritoire dans la grande salle de notre maison de Saint-Saturnin, me permet de mettre le meilleur ordre dans mes souvenirs. Il s’agit du livre de raison de mon arrière grand-mère, noble dame Aliénor, l’Andalouse, femme de Maciot. Elle était très instruite, et on dit même qu’elle parlait le latin et l’hébreu mieux qu’un clerc tonsuré. Elle avait été l’élève, à Cadix, d’un savant juif converti - on disait un marranne [1] - du nom d’Avensole, que son père avait donné comme précepteur à ses enfants.
C’est Avensole qui, dès son jeune âge, lui avait conseillé de tenir ce livre, chose qu’elle a faite jusqu’à ses derniers jours.

