Mathieu avait 18 ans lorsque Jehan de Béthencourt, fils du compagnon de l’Amiral Jean de Vienne et cousin germain de son père Edmond, proposa à ce dernier d’embarquer son cadet sur une nef qu’il venait d’équiper et qui devait le conduire avec une petite escadre et des hourques de charge jusqu’aux Canaries.
- Les îles Fortunées, p1
- Le départ, p2
- Foraventure, p3
- Aliénor, p4
- Conjuration, p5
- Abandon, p6
Abandon
Las de ces échecs, il décida d’abandonner son fief entre les mains de la Cour de Tolède. Il en obtint un prix royal qui lui permit de retourner dignement en France. Maciot et Aliénor ne le revirent jamais. Ils apprirent plus tard que leur vieux parent, déçu par la tournure que les événements prenaient en France où Bourguignons et Armagnacs s’égorgeaient, avait décidé d’imiter feu son protecteur Jean de Vienne et de mettre son épée au service de l’empereur de Constantinople. Son sort ne fut pas meilleur : on savait que l’Amiral de France avait trouvé la mort à la bataille de Nicopolis.
Du cousin de Maciot, on se sut plus rien après son départ de Venise en 1420 avec une petite escadre qu’il avait armée de ses propres deniers.
En quittant les Canaries, l’an de grâce 1418, il avait largement récompensé Maciot qui l’avait beaucoup aidé dans les négociations avec le régent de Castille et le nomma Gouverneur des îles, avec l’accord des espagnols.
Le gouvernement de Maciot fut difficile. Il entra vite en conflit avec le corregidor espagnol qui lui avait été adjoint : le jeune Pedro de Vera. Ce dernier, en accord avec le fils de Béthencourt qui était resté à Foraventure avec son épouse guanche, voulait reconquérir la Grande Canarie. Maciot estimait que sans une aide importante du continent, c’était impossible. Le fils de l’Amiral qui avait toujours été un peu jaloux de la confiance que son père montrait à Maciot, essaya de dresser les colons normands contre son cousin, sans d’ailleurs y parvenir. Lassé de ces intrigues, Maciot décida de laisser les deux aventuriers en tête à tête et quitta définitivement les îles l’an 1422 avec ses nefs et toutes ses marchandises.
Il fit une courte escale à Cadix et y négocia avec son beau-père le rachat du comptoir de Dieppe qu’il envisageait d’exploiter lui-même et, en fin d’année, il retrouvait la Normandie accompagné de tous les siens.
Il acheta une fort belle maison près des bureaux de la compagnie, à quelques pas du port, dans la rue St-Jacques, près de l’Eglise. L’installation dans la nouvelle demeure une fois terminée, il se rendit à Vattetot où son frère aîné Roger était devenu le Seigneur.
Ce dernier fit le meilleur accueil à son cadet, d’autant plus qu’il espérait en obtenir conseil et aide : les temps étaient redevenus très durs au pays de Caux. Tenanciers et censiers [13] étaient à nouveau ruinés par la guerre que bourguignons, aidés d’anglais, faisaient aux français.
Les anglais avaient repris le dessus en Normandie et, avec leur aide, le suzerain de Vattetot, le Sire de Presteval, menait la vie dure à Roger et ne lui accordait aucun délai pour le paiement de ses droits, ni pour le règlement des amendes qu’il lui infligeait lorsqu’il refusait de répondre, lui-même ou ses tenanciers, à ses appels de ban. En plus, Roger était très bon homme, paisible mais timide. Il avait épousé la fille d’un petit seigneur picard dix ans auparavant : la dot n’avait jamais été payée et il n’avait pas osé la réclamer. C’est dire combien sa situation était difficile.
Mais Maciot était homme d’expérience et d’autorité et sa fortune lui permettait de parler haut. Il n’eut aucune peine à obtenir le paiement de la dot. C’était hélas peu de chose pour éteindre les dettes de Roger, et malgré le soutien de bons hommes de loi qui s’employèrent à mettre des bâtons dans les roues du Sire de Presteval, l’armateur de Dieppe dut plus souvent qu’à son tour sauver de ses deniers le fief de son frère.
Heureusement, si la terre ne nourrissait plus son homme au pays de Caux, les hommes qui vivaient du commerce de mer n’avaient pas les mêmes soucis.
Jean de Lancastre, duc de Bedford, régent en France pour son Roi, devait sans cesse faire venir d’Angleterre hommes et ressources pour soutenir sa lutte contre le Dauphin, devenu de plus en plus entreprenant depuis que les victoires de la Pucelle d’Orléans lui avaient permis de se faire couronner à Reims.
Les transports du duc de Bedford occupaient toutes les nefs des armateurs anglais, et leurs rivaux, les armateurs normands et picards, en profitaient pour développer leur commerce tant vers le nord que vers le midi. Maciot n’avait pas été le dernier à en tirer avantage et il réussissait de très belles entreprises en association avec son beau-frère Don Isidoro qui avait hérité de l’armement de son père Don Léandro. Isidoro assurait le mouvement des marchandises en Méditerranée et Maciot dans l’Océan et les mers du septentrion.
Tout ceci fit que lorsque mon arrière grand-père, qu’on appelait « L’Espagnol » à Dieppe, quitta ce bas monde, en l’an de grâce 1448, il laissait une belle fortune et une affaire d’armement très prospère à Aliénor et à ses enfants. Son aîné Colin, qui lui succéda comme maître des comptoirs, était le premier des trois garçons dont l’un avait péri en mer, et le cadet dirigeait un bureau de la Compagnie sis à Honfleur. Une fille était mariée à Arques, et la dernière était religieuse à Montivilliers.


