Mathieu avait 18 ans lorsque Jehan de Béthencourt, fils du compagnon de l’Amiral Jean de Vienne et cousin germain de son père Edmond, proposa à ce dernier d’embarquer son cadet sur une nef qu’il venait d’équiper et qui devait le conduire avec une petite escadre et des hourques de charge jusqu’aux Canaries.
- Les îles Fortunées, p1
- Le départ, p2
- Foraventure, p3
- Aliénor, p4
- Conjuration, p5
- Abandon, p6
Conjuration
L’Amiral avait noué des relations amicales avec le Moncey de la Grande Canarie, chef suprême des Guanches, dont l’autorité s’étendait jusqu’aux îles du Ponant. Il caressait l’espoir qu’il lui permettrait d’étendre sa colonisation. Le Moncey ne s’y montra pas hostile et pour gage de sa bonne foi, offrit qu’une de ses filles épousa un chef chrétien.
Ceci provoqua la brouille du capitaine de la milice, Gadifer de la Salle, avec son chef : le gascon impatient de l’autorité de l’Amiral aurait bien pris pour lui la fille et l’île de surcroît. Mais le Moncey ne l’entendit pas ainsi, car la jeune princesse guanche le trouvait trop vieux.
Ce fut le fils de l’Amiral qui fut choisi [12]. Dépité, le barbon monta un complot avec un rival du Moncey. Ce dernier ne put faire face à la révolte et dut se réfugier à Foraventure. Courroucé, l’Amiral fit arrêter Gadifer et le petit groupe de conspirateurs qui l’entourait, les renvoya à Honfleur sur une nef de Maciot, et, pour faire bonne mesure, à fond de cale et les fers aux pieds.
Parmi les conjurés se trouvaient deux hommes d’Eglise : Pierre Boutier et Jehan le Verrier qui avaient fait partie de la première expédition et s’étaient vite trouvés en conflit avec leur chef. Ils appartenaient à l’ordre de Saint Dominique et leur zèle à convertir les Guanches avait paru excessif au Sire de Béthencourt. Celui-ci disait que la coutume du clergé normand, qui était d’attirer au baptême par la prédication et le bon exemple, lui paraissait meilleure que menacer les naturels de prison ou du bûcher. Il avait donc dit bien clair aux Pères qu’ils ne devaient pas compter sur le bras séculier pour leurs projets.
Il avait confirmé sa théorie en ramenant lors de sa deuxième expédition deux bons Pères du diocèse de Rouen, prêtres qui avaient obtenu de bien meilleurs résultats que les deux dominicains.
Le retour de ces personnages en France devait causer les plus grands torts à la colonie. Aliénor dit que Gadifer, comme les frères prêcheurs, se répandirent en calomnies sur l’Amiral dont ils prétendirent qu’il voulait se faire proclamer roi des Canaries. Ces mensonges portèrent leurs fruits à la Cour de France où le pauvre roi Charles avait tout à fait perdu la raison.
Lorsque l’année suivante, Jehan de Béthencourt se présenta à Paris pour y demander une nouvelle aide en vue de reprendre l’expansion vers le ponant, et d’aider le Moncey à retrouver le pouvoir en Grande Canarie, le Comte d’Armagnac, qui assurait la régence depuis le désastre d’Azincourt, fut peu enclin à entendre sa prière. Homme du midi, lui-même, il avait peu confiance dans les normands et était plus disposé à ajouter foi aux dires d’un Gadifer qu’à ceux d’un Béthencourt. Il faut ajouter que les finances royales étaient au plus bas, ce qui suffisait à justifier un refus.
L’Amiral revint donc tout déconfit à Foraventure. Il rapportait en outre à ses jeunes cousins, la nouvelle de la mort d’Edmond survenue quelques jours avant son départ de Honfleur. Le Duc des îles Fortunées pensa être plus heureux auprès de la Cour de Castille. Hélas, son protecteur et ami, le roi Enrique de Transtamare, troisième du nom, était mort laissant un fils en très bas âge. Le régent lui fit un temps des promesses qu’il ne put tenir, car il était très pressé par les Maures de Grenade.
Jehan de Béthencourt essaya donc de forcer le destin et de rétablir par ses propres forces le Moncey en Grande Canarie. Mais le sort était contre lui et il perdit par fortune de mer ses deux plus belles nefs qu’il destinait au débarquement.



