Mathieu avait 18 ans lorsque Jehan de Béthencourt, fils du compagnon de l’Amiral Jean de Vienne et cousin germain de son père Edmond, proposa à ce dernier d’embarquer son cadet sur une nef qu’il venait d’équiper et qui devait le conduire avec une petite escadre et des hourques de charge jusqu’aux Canaries.
- Les îles Fortunées, p1
- Le départ, p2
- Foraventure, p3
- Aliénor, p4
- Conjuration, p5
- Abandon, p6
Aliénor
Il montra de telles dispositions pour les négociations avec les insulaires comme avec les gens du continent, que son cousin, que l’on appelait déjà le Duc des Iles Fortunées lui confia le commandement d’une hourque chargée de livrer à Cadix les produits récoltés dans les îles ou négociés en Afrique, et d’en rapporter les objets demandés par les colons.
C’est au cours d’une de ces visites à Don Léandro qui était toujours l’associé de l’Amiral, que Maciot fut frappé de l’extrême beauté d’une fille de la maison, Aliénor.
Ce n’est pas dans le livre de raison qu’est évoquée cette beauté, bien entendu, mais c’est mon père qui m’a conté que sa grand-mère, à un âge avancé, avait une régularité de traits et une prestance qui faisaient l’admiration des Dieppois. Chose assez rare chez une Andalouse, elle était blonde comme une normande. Son précepteur, Avensole, lui avait dit qu’elle tenait la couleur de son poil de lointains ancêtres Wisigoths ou peut-être aussi de pillards normands qui avaient visité un peu brutalement les côtes d’Espagne, quatre siècles auparavant.
Maciot se décida rapidement à faire sa demande qui fut agréée : la cérémonie du mariage fut célébrée quelques mois plus tard dans l’Eglise Cathédrale de Cadix, en présence de Jehan de Béthencourt et d’un prince de la famille de Transtamare, Don Fernando, qui fut élu Roi d’Aragon deux ans plus tard.
La Cour de Castille prouvait ainsi sa reconnaissance à l’Amiral, qui se montrait un féal vassal, et son estime pour le petit-fils du défenseur de Tarifa au temps du roi Sanchez le Brave.
Le gendre de Don Léandro créa, aussitôt après son mariage, sa propre compagnie de commerce de mer, grâce à la dot d’Aliénor et aux dons généreux que son cousin lui avait faits pour le remercier de ses services.
N’était ce pas une belle réussite pour le petit cadet normand qui avait quitté son pays à peine huit années auparavant ?
Aliénor écrit qu’au moment de leur mariage, son mari était un superbe gaillard, blond comme elle-même, au visage avenant, mais à l’air très ferme. Respecté par ses compagnons pour le courage et l’habileté dont il avait fait preuve dans diverses rencontres avec des pirates au large du continent, il l’était encore plus pour sa maturité d’esprit, sa grande discrétion et sa loyauté envers son chef.
Le jeune ménage s’installa à Sainte-Marie de Béthencourt, dans une belle maison de construction andalouse qui avait été édifiée par d’excellents maçons que Maciot avait fait venir de Cadix. Ils y vécurent dix années très heureuses. L’armement prospérait : un commerce régulier local s’était établi entre les îles. Les Guanches de la Grande Canarie et même ceux des îles lointaines du ponant trouvaient profit à céder leur bois aux colons normands contre des produits de leurs élevages, et surtout des marchandises venues d’Europe, entre autres outils et armes en fer qu’ils ne savaient pas fabriquer. Un courant d’échanges s’était aussi établi entre les terres d’Afrique, Foraventure, Cadix et même les ports de Normandie et d’Angleterre. En effet, Don Léandro avait demandé à son gendre d’installer pour lui un comptoir à Dieppe. Ce dernier en avait profité pour se faire accompagner par Aliénor, dans le premier voyage qu’il faisait vers son pays natal depuis son départ de Honfleur. Ils avaient été reçus à bras ouverts par le vieil Edmond et la bonne Alise.
La famille du jeune armateur s’était vite agrandie. Colin, mon grand-père naquît l’an 1412 et avait été suivi de deux garçons et de deux filles. Cette période de tranquillité ne dura malheureusement pas très longtemps. La méchanceté des hommes devait y mettre un terme.
Aliénor et Maciot étaient fréquents commensaux du Sire de Béthencourt qui les traitait comme ses enfants et leur faisait part de ses soucis. C’est ainsi, qu’ils connurent le déroulement des événements qui suivent :



