Mathieu avait 18 ans lorsque Jehan de Béthencourt, fils du compagnon de l’Amiral Jean de Vienne et cousin germain de son père Edmond, proposa à ce dernier d’embarquer son cadet sur une nef qu’il venait d’équiper et qui devait le conduire avec une petite escadre et des hourques de charge jusqu’aux Canaries.
- Les îles Fortunées, p1
- Le départ, p2
- Foraventure, p3
- Aliénor, p4
- Conjuration, p5
- Abandon, p6
Foraventure
Foraventure se révéla être un vrai paradis. On y trouvait de tout à profusion, tant à terre où les naturels cultivaient de nombreux légumes, qu’en mer où, du côté du levant, le poisson abondait.
Au cours du premier hivernage qui permit aux normands d’apprécier la douceur du climat, si différent du leur, l’Amiral décida qu’il fixerait dans cette île le centre de ses activités et entreprit la construction d’une bastide dans une haute vallée de l’intérieur. Ses compagnons le prièrent de la nommer Sainte-Marie de Béthencourt, en hommage à la Vierge sous la protection de laquelle l’aventure avait été placée au départ de Honfleur, et en souvenir de la seigneurie de son chef.
Aliénor écrit que, plus tard les espagnols ont transformé le vocable normand en Bétencuria [10].
L’Amiral, qui peu après la mise en chantier de la bastide, était rentré en France pour obtenir une nouvelle aide du roi, en finances et en hommes, revint très vite avec argent et colons. Mais il rapportait de mauvaises nouvelles du royaume : la santé du roi Charles le Bien-Aimé était des plus chancelantes et ses moments de lucidité devenaient rares. Jean de Béthencourt avait profité d’une de ces bonnes périodes pour qu’il se souvint de son ancien chambellan et donne l’ordre à son grand argentier de lui ouvrir sa bourse, mais il était à craindre qu’on ne puisse renouveler une telle demande. L’aide reçue fut bien précieuse : elle permit à l’Amiral, avec le concours de ses nouveaux amis Guanches de conquérir l’île de Lancerote et d’y établir une garnison.
Maciot raconta plus tard à Aliénor que l’on réussit cette affaire sans trop de peine par le stratagème qui suit : les alliés de Foraventure avaient révélé la raison pour laquelle les étrangers qui avaient tenté dans le passé de s’emparer de l’île, avaient toujours échoué : dès la première alerte, toute la population disparaissait mystérieusement mais, à la nuit tombée, les guerriers réapparaissaient et massacraient les envahisseurs. Le secret de cette disparition était l’existence de deux immenses cavernes [11] à l’entrée dissimulée, où la population de l’île pouvait tenir à l’aise et subsister assez longtemps. Le point faible, cependant, était que les femmes de l’île étaient habituées à nourrir leurs enfants du lait des chèvres dont il y avait de grands troupeaux, et de faire des fromages pour les adultes. Il fallait donc aussi traire les bêtes la nuit, sans donner l’éveil, ce qui était presqu’impossible.
Le Sire de Béthencourt décida alors de faire accompagner sa troupe par quelques femmes guanches qui avaient pu apprécier le lait des vaches normandes qui prospéraient sur Foraventure. Dès son débarquement, il fit bloquer l’entrée des cavernes et éloigner les troupeaux de chèvres. Puis les femmes apportèrent à leurs congénères des jarres de lait de vache. Celles-ci, fort intelligentes au demeurant, comprirent vite l’intérêt de ce nouvel aliment. Elles sortirent d’abord timidement, puis plus hardiment, des cavernes avec leurs enfants et convainquirent très vite leurs hommes qu’ils n’avaient rien à craindre des normands. C’est ainsi que Lancerote fut conquise sans autre effusion de sang que celles résultants des brèves escarmouches du débarquement.
Maciot n’avait jamais eu beaucoup de goût pour les travaux de la terre. Il préféra continuer à naviguer plutôt que coloniser. Il accompagna donc son cousin l’Amiral dans ses expéditions de reconnaissance vers les autres îles de l’archipel et vers les côtes d’Afrique où ils organisèrent quelques comptoirs dans le pays des maures du midi dont la langue était assez voisine de celle des Guanches.



