Mathieu avait 18 ans lorsque Jehan de Béthencourt, fils du compagnon de l’Amiral Jean de Vienne et cousin germain de son père Edmond, proposa à ce dernier d’embarquer son cadet sur une nef qu’il venait d’équiper et qui devait le conduire avec une petite escadre et des hourques de charge jusqu’aux Canaries.
- Les îles Fortunées, p1
- Le départ, p2
- Foraventure, p3
- Aliénor, p4
- Conjuration, p5
- Abandon, p6
Le départ
Edmond et la marâtre de Mathieu l’accompagnèrent à Honfleur et assistèrent, un matin d’avril de l’an 1402, au départ de la petite escadre. Le jeune homme ne put se retenir de verser quelques larmes en les quittant. Je le comprends bien, moi qui ai toujours passé ma jeunesse près de mes parents, puis mon âge adulte entouré de bons amis à la Cour de la Duchesse Marguerite et enfin dans ma famille à Angoulême : je n’ai jamais pu me séparer des uns ni des autres sans avoir le cœur gros. N’était ce pas dur pour un si jeune homme de partir vers l’inconnu et se confier ainsi à l’océan, lui qui n’avait encore jamais navigué ?
Le livre de raison d’Aliénor dit qu’ils ont fait escale à Cadix au mois de mai, pour y prendre un corregidor [7] du roi de Castille qui devait les accompagner jusqu’aux îles et en assurer la prise de possession au nom de son roi. Le rendez-vous avec ce personnage avait été convenu dans la maison de notre homme, Don Leandro de Guzman, armateur, qui avait accepté de s’associer par la finance au projet de colonisation. Don Leandro était dans la faveur du roi Juan qu’il avait aidé de sa fortune et avec ses vaisseaux lors la lutte contre les Maures. C’était un petit-fils du célèbre capitaine, qui au siècle précédent avait défendu la citadelle de Tarifa. La famille était originaire de Burgos et apparentée au grand Dominique de Guzman, connu en France sous le nom de St Dominique.
L’armateur de Cadix était le père d’Aliénor et c’est à l’occasion de cette visite qu’elle vit pour la première fois Mathieu qu’on appelait maintenant Maciot et qui servait son cousin Béthencourt comme écuyer. La petite fille qu’elle était à cette époque trouva que le jeune homme avait fort belle mine et fut très dépitée qu’il ne lui accorda pas un regard.
Un mois plus tard, la flotte atterrissait sur la pointe nord de l’île de Lancerote, là même où son Amiral avait trouvé aiguade à son premier voyage. Le mouillage était bon, protégé par des petites îles assez montagneuses au septentrion et au ponant.
Les naturels, les Guanches, qui avaient eu quelque peu à souffrir déjà de visiteurs d’Europe peu ou prou pirates, ne firent pas le bon accueil espéré. On eut grand peine à obtenir vivres frais et eau, et il fallut renoncer à débarquer les colons. Cependant, un naturel un peu moins farouche fit entendre qu’il existait plus au midi un île - qu’on baptisa plus tard Foraventure [8] - dont les habitants pourraient être plus aimables.
La flotte s’y transporta et mouilla entre l’île principale et une petite île qu’on nomma l’Ile aux Phoques, car cet animal y abondait.
Cette nouvelle terre paraissait plus importante que Lancerote, plus montagneuse et plus boisée [9]. On y débarqua sans peine. Jehan de Béthencourt ne tarda pas à comprendre que les Guanches de cette île s’entendaient très mal avec leurs voisins de Lancerote plus belliqueux, et qu’on pouvait traiter avec eux en les assurant d’une protection efficace. C’est ce que l’on convint de faire, et les colons purent commencer à s’installer.



