Mathieu avait 18 ans lorsque Jehan de Béthencourt, fils du compagnon de l’Amiral Jean de Vienne et cousin germain de son père Edmond, proposa à ce dernier d’embarquer son cadet sur une nef qu’il venait d’équiper et qui devait le conduire avec une petite escadre et des hourques de charge jusqu’aux Canaries.
- Les îles Fortunées, p1
- Le départ, p2
- Foraventure, p3
- Aliénor, p4
- Conjuration, p5
- Abandon, p6
Les îles Fortunées
Ces îles étaient ainsi appelées par les espagnols, car ils disaient y avoir rencontré une race de très beaux chiens. Elles avaient été dénommées par les anciens « Iles Fortunées » et Jehan de Béthencourt savait qu’elles méritaient bien ce nom. Quelques années auparavant, il avait participé à une expédition punitive contre les Maures pirates et corsaires de Salé, organisée par le roi de Castille. Un fort contingent de galères françaises avait, en effet, porté aide au souverain espagnol en remerciement de l’appui qu’il venait de fournir au roi Charles contre les Anglais, en Guyenne. Jehan de Béthencourt était capitaine d’une de ces galères qui, déportée par un coup de vent avait mouillé à Lancerote [1], où elle avait fait aiguade [2].
Il avait pu apprécier la douceur du climat et la richesse de la terre qui ne paraissait pas occupée par un grand nombre d’habitants. Ayant eu quelques soucis en Normandie, où sa terre de Béthencourt était passée sous la suzeraineté des Ducs de Bourgogne qui le considéraient comme un ennemi, puisqu’il était devenu chambellan de roi de France, il avait décidé de vendre son fief et d’aller s’en tailler un autre dans ces îles dont il avait une si belle mémoire. Il avait eu la bonne fortune d’en trouver immédiatement acquéreur en la personne d’un sien cousin qui n’avait jamais eu maille à partir avec les Ducs : ainsi, le bien restait dans la famille.
Pour assurer l’avenir de la future colonie, il avait entrepris d’y transporter un certain nombre de paysans. Enfin, il se faisait accompagner de son fils unique, seul lien de sang qui lui resta, car il était veuf depuis longtemps. L’enfant y ferait peut-être souche plus tard [3].
Son projet avait été bien accueilli par la Cour de France comme par celle de Castille. Fort de cet appui, il avait négocié auprès de banquiers de Rouen un emprunt pour la construction de ses nefs qui eut lieu au Clos aux galées [4], en aval de la grande ville. La finance et le matériel de l’expédition assurés, il avait recruté la plupart de ses futurs colons au pays de Caux, et parmi eux son jeune cousin Mathieu de Vattetot. Pour son malheur, comme on le verra, il y joignit un petit corps d’hommes d’armes gascons qui était commandé par le capitaine Gadifer de la Salle. Il pensait que le choix était judicieux, car ces gens-là entendaient le castillan.
Edmond permit à son cadet de prendre part à l’aventure, car le petit héritage qui lui venait de sa mère, la terre de Bénouville, n’était pas de grande valeur, et il espérait l’établir outre-mer plus dignement et à meilleur compte. Il put même lui donner un petit viatique à son départ, car vers la fin du règne du roi Charles et au début de celui de son fils, le roi Charles le Sixième, la paix était revenue en Normandie, et ses affaires étaient plus prospères. Ceci d’autant plus qu’il avait pu jouer sur la neutralité de ses voisins, les puissants abbés de Fécamp, dont il tenait quelques bois en fief, pour résister aux appels de bans que le sire de Presteval avait essayé de lever en faveur des Godons. Sa femme Alise y avait joint sur ses propres deniers un accoutrement complet de navigateur : chausses semelées en bonne laine de Picardie, cottes de lin fin, surcot de laine à capuchon, cotte de canevas huilé pour l’humidité, sabots à tige de canevas huilé et enfin, luxe suprême, un branle [5] en toile de lin rustique qui lui permettrait de dormir tranquille en évitant les paillasses pouilleuses. Enfin, son frère aîné lui avait fait don d’un superbe braquemart [6] qu’il venait de gagner à une joute et qu’il avait fait bénir par le curé de Saint Thomas de Julletôt.



